Francis Bacon — L’homme qui inventa l’avenir
L’homme qui inventa l’avenir
En 1620, un avocat anglais de soixante ans publia un ouvrage qui proposait rien de moins que la reconstruction totale du savoir humain. Le Novum Organum de Francis Bacon — le « Nouvel Instrument » — rejetait l’ancienne autorité d’Aristote, écartait les philosophes scolastiques qui avaient dominé la pensée européenne pendant des siècles, et exposait une méthode révolutionnaire pour l’investigation de la nature : observer, expérimenter, consigner, et alors seulement tirer des conclusions. C’était le manifeste de la science moderne. Pourtant l’homme qui l’écrivit n’était pas un savant cloîtré. Il était Lord Chancelier d’Angleterre, le plus haut officier de justice du royaume, un politicien qui avait passé trente ans à se hisser vers le pouvoir dans la cour la plus traîtresse d’Europe. Moins d’un an après son triomphe, il serait mis en accusation, avouerait sa corruption et perdrait tout. Ses idées survécurent à sa disgrâce.
“Le savoir lui-même est pouvoir.”
1561–1626
Né le 22 janvier 1561 à York House, sur le Strand, à Londres, dernier fils de Sir Nicholas Bacon, Lord Gardien du Grand Sceau. Sa mère, Ann Cooke Bacon, était l’une des femmes les plus savantes d’Angleterre, maîtrisant le latin, le grec, l’italien et le français. Bacon mourut le 9 avril 1626 à Highgate, à la suite, dit-on, d’un refroidissement contracté alors qu’il expérimentait la conservation de la viande dans la neige.
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Bacon entra à Trinity College, à Cambridge, à l’âge de douze ans, en avril 1573, accompagné de son frère aîné Anthony. Il étudia sous la tutelle personnelle du docteur John Whitgift, futur archevêque de Cantorbéry. En trois ans, il se détacha profondément du cursus aristotélicien et partit sans obtenir de diplôme — signe précoce de la rébellion intellectuelle qui allait définir sa vie.
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Les <em>Essais</em> de Bacon furent publiés en trois éditions : 10 essais en 1597, 38 en 1612, et la collection finale de 58 en 1625. Ils abordent la vérité, la mort, la vengeance, les jardins, les études et la nature du pouvoir. Écrits dans un style compact et aphoristique, ils devinrent la prose anglaise la plus lue de leur siècle et établirent l’essai comme forme littéraire en anglais.
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Bacon fut Lord Chancelier du 7 mars 1618 jusqu’à sa mise en accusation le 3 mai 1621 — à peine trois ans. Il avoua avoir reçu des présents de plaideurs, tout en affirmant que ces présents n’avaient jamais influencé ses jugements. Le Parlement lui infligea une amende de 40 000 livres, le condamna à la Tour, et lui interdit à vie toute fonction publique. Le roi le libéra au bout de quelques jours, mais sa carrière politique était terminée.
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Événements fondateurs
The Advancement of Learning
Premier grand ouvrage philosophique de Bacon, dédié au roi Jacques Ier, il passait en revue l’ensemble du paysage du savoir humain et le trouvait déficient. Bacon classait les connaissances en trois branches — l’histoire (la mémoire), la poésie (l’imagination) et la philosophie (la raison) — une taxonomie que Diderot et d’Alembert reprendraient pour l’Encyclopédie cent cinquante ans plus tard. Le livre était un appel aux armes : cesser de vénérer les Anciens et commencer à interroger la nature. Il posa les fondations de tout ce qui allait suivre.
Novum Organum
Pièce maîtresse de la Grande Instauration de Bacon, cet ouvrage défiait directement l’Organon d’Aristote, qui avait gouverné la logique occidentale pendant deux millénaires. Bacon y proposait une nouvelle méthode de raisonnement inductif : rassembler les observations, les organiser en tables, éliminer les fausses causes, et parvenir à des lois générales. Il y catalogua les Idoles de l’Esprit — les biais systématiques qui faussent la pensée humaine — des siècles avant que les sciences cognitives ne leur donnent de nouveaux noms. La Royal Society, fondée en 1660, fit de Bacon son père intellectuel.
La Chute du pouvoir
Au sommet de sa puissance en tant que Lord Chancelier, Bacon fut accusé par le Parlement d’avoir accepté des pots-de-vin de plaideurs dont il jugeait les affaires. Il avoua vingt-trois chefs d’accusation. Les Lords lui infligèrent une amende de 40 000 livres, l’emprisonnèrent à la Tour de Londres, et lui interdirent toute charge publique ou siège au Parlement. Le roi Jacques le libéra en quelques jours, mais la disgrâce était totale. Bacon passa les cinq années qui lui restaient à écrire — produisant la Nouvelle Atlantide, révisant ses Essais, et développant sa vision d’un avenir scientifique qu’il ne vivrait pas pour voir.
Frise chronologique
Naissance à York House
Francis Bacon naît le 22 janvier à York House, sur le Strand, à Londres, dernier fils de Sir Nicholas Bacon, Lord Gardien du Grand Sceau sous Élisabeth Ire. Sa mère, Ann Cooke, est la fille de Sir Anthony Cooke, précepteur du roi Édouard VI, et l’une des femmes les plus savantes de l’Angleterre des Tudors. L’enfant grandit au cœur même du pouvoir politique élisabéthain.
Entrée à Trinity College, Cambridge
À douze ans, Bacon entre à Trinity College, à Cambridge, où il étudie sous la direction du docteur John Whitgift. Il se désillusionne rapidement de la philosophie aristotélicienne qui domine le cursus, écrivant plus tard qu’elle « ne produisait que disputes et querelles, mais aucune œuvre ». Il part après trois ans sans diplôme, déjà convaincu que les anciennes méthodes d’acquisition du savoir sont brisées.
L’ambassade de France
Bacon rejoint l’ambassadeur anglais Sir Amias Paulet à Paris et passe près de trois ans à voyager à travers la France. Il y apprend la diplomatie, l’art du chiffre, et celui de gouverner. La mort soudaine de son père en 1579 le contraint à rentrer. Contrairement à son frère aîné Anthony, Francis n’hérite presque de rien — son père est mort avant de mettre à jour son testament. Cette relative pauvreté aiguise son ambition.
Élu au Parlement
Bacon remporte son premier siège à la Chambre des communes, entamant une carrière parlementaire qui s’étendra sur plus de trente ans. Il se révèle un orateur doué et un esprit juridique brillant, mais son avancement est bloqué à répétition par la puissante famille Cecil et par son propre cousin, Robert Cecil, qui voit en lui un rival pour les faveurs de la reine.
Première édition des Essais
Bacon publie son premier recueil de dix <em>Essais</em>, traitant de la vérité, de la mort, du discours et d’autres sujets dans un style compact et aphoristique. Ils rencontrent un succès immédiat et établissent Bacon comme un grand prosateur anglais. Le recueil s’étoffera jusqu’à 38 essais en 1612 et 58 en 1625, devenant l’œuvre en prose anglaise la plus lue du dix-septième siècle.
La Chute d’Essex
Robert Devereux, deuxième comte d’Essex — autrefois protecteur de Bacon et son plus proche allié à la cour — mène une rébellion désastreuse contre Élisabeth Ire et est arrêté. Bacon est nommé l’un des procureurs de la Couronne. Il plaide contre son ancien ami avec une efficacité dévastatrice. Essex est reconnu coupable et décapité. L’épisode hantera la réputation de Bacon : on voit désormais en lui un homme prêt à sacrifier la loyauté à l’ambition.
Publication de The Advancement of Learning
Bacon publie <em>The Advancement of Learning</em>, premier grand ouvrage de philosophie des sciences en langue anglaise. Dédié à Jacques Ier, il passe en revue l’ensemble du savoir existant, en relève les carences, et propose un programme pour son expansion systématique. La classification du savoir en mémoire, imagination et raison influencera les encyclopédistes pendant des siècles.
Nommé Lord Chancelier
Après des décennies de manœuvres patientes, Bacon atteint le sommet du droit anglais. En tant que Lord Chancelier, il préside la Cour de la Chancellerie et conseille le roi sur les affaires d’État. Il est fait baron Verulam puis, en 1621, vicomte St Alban. Il a cinquante-six ans. La plus haute charge du royaume est enfin sienne — mais il ne la conservera qu’à peine trois ans.
Figures marquantes
Robert Devereux, 2e comte d’Essex
Essex fut le courtisan favori d’Élisabeth Ire et, pendant une décennie, le plus puissant protecteur de Bacon. Il plaida à maintes reprises pour la nomination de Bacon comme procureur général et solliciteur général, mais fut à chaque fois contrecarré par les Cecil. Les deux hommes échangeaient idées, stratégies et une affection sincère. Lorsque l’ambition téméraire d’Essex le mena à la rébellion ouverte en 1601, Bacon fut contraint de choisir entre loyauté et survie. Il choisit la survie, poursuivant Essex au procès avec une rigueur clinique qui garantit sa condamnation. Essex fut décapité le 25 février 1601. Bacon écrivit plus tard une apologie défendant sa conduite, mais cette trahison marqua son image publique pour toute une génération.
Edward Coke
Sir Edward Coke était l’image inversée de Bacon : là où Bacon cherchait à réformer le droit par la philosophie, Coke le défendait par le précédent. Ils se disputèrent chaque nomination — solliciteur général, procureur général, la faveur d’Élisabeth, l’oreille de Jacques. Coke remporta les premières manches, bloquant l’avancement de Bacon pendant des années. Mais Bacon finit par le surpasser : en 1616, il orchestra la destitution de Coke de son poste de Lord juge en chef en conseillant au roi Jacques d’affirmer la prérogative royale sur les cours de common law. La rivalité était personnelle, politique et philosophique — un affrontement entre deux visions du droit anglais qui façonna son évolution pendant des siècles.
L'héritage de Francis Bacon
Francis Bacon mourut le 9 avril 1626 dans la maison du comte d’Arundel à Highgate, au nord de Londres. Selon son propre récit, il expérimentait la conservation de la viande dans la neige lorsqu’il contracta un refroidissement fatal — une mort, comme le nota le biographe John Aubrey, au service de la science elle-même. Il laissa derrière lui des dettes, un système philosophique inachevé, et une idée qui allait transformer la civilisation : que la nature pouvait être comprise non par l’autorité des Anciens ou le raisonnement abstrait, mais par l’observation et l’expérimentation patientes et systématiques.
La Royal Society, fondée trente-quatre ans après sa mort, adopta Bacon comme son père intellectuel. Sa classification du savoir façonna l’Encyclopédie. Sa méthode d’induction devint l’échafaudage sur lequel la science moderne fut bâtie. L’homme déchu du sac de laine dans la disgrâce offrit au monde ce qu’aucune charge n’aurait pu conférer — une manière de connaître. Découvrez son histoire, racontée à la première personne, dans l’ePub.
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