Adam Smith — Le père de l'économie moderne
Le père de l'économie moderne
En 1776, l'année même où treize colonies proclamaient leur indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne, un professeur écossais à la retraite publiait un ouvrage qui allait se révéler plus révolutionnaire encore. Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations d'Adam Smith démantelait, en un seul geste, des siècles d'orthodoxie économique. Contre l'idée alors dominante selon laquelle la richesse d'une nation résidait dans ses réserves d'or et ses excédents commerciaux, Smith avançait une thèse radicale : la richesse, c'était le travail. C'était la capacité productive des gens ordinaires, échangeant librement biens et services sur des marchés ouverts, qui enrichissait les nations. Le livre fit passer l'économie politique du statut de branche de la philosophie morale à celui de discipline à part entière, et ses intuitions centrales — la division du travail, la main invisible, la défense du libre-échange — demeurent aujourd'hui encore les fondations de l'économie moderne.
“Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais du souci qu'ils ont de leur propre intérêt.”
1723–1790
Né à Kirkcaldy, petit port de pêche sur le Firth of Forth, en Écosse, et baptisé le 5 juin 1723. Son père, également prénommé Adam Smith, était contrôleur des douanes et mourut avant sa naissance. Smith ne se maria jamais et vécut une grande partie de sa vie auprès de sa mère, Margaret Douglas, qui lui survécut jusqu'en 1784. Il mourut à Édimbourg le 17 juillet 1790, à l'âge de soixante-sept ans.
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Smith travailla dix années durant à La Richesse des nations, de 1766 à 1776, après son retour de France. Il se retira à Kirkcaldy auprès de sa mère et travailla avec une intensité telle que ses amis s'inquiétèrent pour sa santé. David Hume lui écrivit pour le presser d'achever l'ouvrage. Le résultat : plus de neuf cents pages réparties en cinq livres.
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La Richesse des nations connut cinq éditions du vivant de Smith (1776, 1778, 1784, 1786, 1789). Chacune fut soigneusement révisée par l'auteur, qui y ajoutait des développements nouveaux, corrigeait des erreurs et affinait ses arguments. La troisième édition, en 1784, fut la plus profondément remaniée, avec l'ajout d'un chapitre entièrement nouveau consacré aux colonies.
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Anglais, latin, grec, français et italien. Smith étudia les humanités classiques à Glasgow puis à Oxford, correspondit en français avec les philosophes du Continent, et lut l'économie politique italienne dans le texte original. Sa maîtrise des langues anciennes façonna sa philosophie morale ; son français lui ouvrit les portes des physiocrates.
La Richesse des nations, la main invisible, la théorie du marché libre, la philosophie morale
Événements fondateurs
Théorie des sentiments moraux
Premier chef-d'œuvre de Smith, publié alors qu'il avait trente-six ans, ce livre fit de lui l'un des plus grands philosophes d'Europe. Il y soutenait que la moralité ne naît ni de la raison ni du commandement divin, mais de la sympathie — cette capacité humaine à s'imaginer dans la situation d'autrui. Smith y introduisit la notion de spectateur impartial, ce juge intériorisé à l'aune duquel nous évaluons notre propre conduite. Voltaire l'admira. Hume le célébra. L'ouvrage rendit Smith célèbre sur tout le Continent et lui valut son invitation à parcourir la France comme précepteur du jeune duc de Buccleuch — le voyage même qui le conduirait jusqu'aux physiocrates et, en définitive, jusqu'à La Richesse des nations.
Le grand tour de France
Engagé par l'homme politique Charles Townshend pour précepter son beau-fils, le jeune duc de Buccleuch, Smith passa plus de deux années à voyager à travers la France et la Suisse. À Paris, il rencontra les grands esprits de son siècle : Voltaire à Genève, d'Alembert et Helvétius dans les salons, et — rencontre la plus décisive de toutes — François Quesnay et les physiocrates, pour qui toute richesse provenait de la terre et de l'agriculture. Smith admirait la rigueur systématique de leur pensée mais en rejetait les conclusions. Cette rencontre cristallisa sa propre théorie : la richesse ne venait pas de la terre seule, mais du travail et de la liberté d'en échanger les fruits.
La Richesse des nations
Publiée le 9 mars 1776, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations couronnait dix années de travail solitaire. En cinq livres et plus de neuf cents pages, Smith y exposait une théorie complète du fonctionnement des économies : la division du travail engendre la productivité, l'intérêt personnel anime l'échange, les marchés libres allouent les ressources plus efficacement que la tutelle de l'État, et les nations s'enrichissent non pas en thésaurisant l'or mais en développant leur production. Le succès fut immédiat. Charles James Fox le citait déjà au Parlement quelques mois plus tard. En l'espace d'une génération, l'ouvrage avait redessiné la politique économique de la Grande-Bretagne et du monde entier.
Frise chronologique
Naissance à Kirkcaldy
Baptisé le 5 juin 1723 à Kirkcaldy, dans le Fife, petite ville marchande écossaise sur le Firth of Forth. Son père, notaire et contrôleur des douanes, était mort cinq mois plus tôt. Smith fut élevé par sa mère, Margaret Douglas, à qui il resta dévoué toute sa vie. Vers l'âge de quatre ans, il fut brièvement enlevé par une bande de bohémiens avant d'être rapidement retrouvé — un épisode que ses biographes ne se lassent jamais de rappeler.
Entrée à l'université de Glasgow
À quatorze ans, Smith s'inscrivit à l'université de Glasgow, où il étudia sous la direction de Francis Hutcheson, charismatique professeur de philosophie morale dont les leçons sur le droit naturel, l'éthique et l'économie politique semèrent les graines de l'œuvre à venir de Smith. Hutcheson enseignait en anglais plutôt qu'en latin — choix radical pour l'époque — et l'importance qu'il accordait à la sympathie comme fondement moral influença profondément la pensée de Smith.
Bourse pour Oxford
Il obtint une bourse Snell pour Balliol College, à Oxford, où il étudia six années durant. Smith y trouva l'atmosphère étouffante : les professeurs enseignaient à peine, le programme était figé, et il fut un jour réprimandé pour avoir lu le <em>Traité de la nature humaine</em> de Hume — ouvrage que les dignitaires du collège jugeaient dangereux. Il écrira plus tard, dans <em>La Richesse des nations</em>, que les dotations d'Oxford avaient rendu ses professeurs paresseux. Une critique née de l'expérience vécue.
Conférences publiques à Édimbourg
De retour en Écosse, il commença à donner à Édimbourg des conférences publiques sur la rhétorique et les belles-lettres, sous le parrainage de Lord Kames. Ces conférences firent connaître Smith aux lettrés d'Édimbourg et, plus décisif encore, à David Hume, qui devint son plus proche compagnon intellectuel. Les deux hommes allaient échanger idées, manuscrits et arguments pendant les vingt-huit années suivantes.
Professeur à Glasgow
Nommé professeur de logique à l'université de Glasgow, il obtint l'année suivante la chaire plus prestigieuse de philosophie morale. Pendant treize ans, Smith y enseigna l'éthique, le droit, la rhétorique et l'économie politique. Ses étudiants l'adoraient. Ses cours sur la division du travail et le fonctionnement des marchés devinrent l'ossature de <em>La Richesse des nations</em>.
Publication de la Théorie des sentiments moraux
Premier grand ouvrage de Smith, il soutenait que la moralité humaine repose sur la sympathie — cette capacité à s'imaginer à la place d'autrui. Il y introduisait le <em>spectateur impartial</em>, ce juge moral intériorisé. Le livre rendit Smith célèbre dans toute l'Europe. Voltaire l'admira. Hume le célébra. Il demeure un chef-d'œuvre de philosophie morale, souvent éclipsé par son successeur plus célèbre mais jamais surpassé dans la finesse de son analyse psychologique.
Début du grand tour
Il démissionna de sa chaire de Glasgow pour devenir précepteur de Henry Scott, jeune troisième duc de Buccleuch, à l'occasion d'un grand tour de France et de Suisse. Le salaire — trois cents livres par an, assorti d'une pension à vie — dépassait largement ses revenus universitaires. En France, Smith rencontra Voltaire, Quesnay, Turgot, d'Alembert, et les principaux physiocrates. Les conversations parisiennes cristallisèrent sa pensée économique et lui donnèrent l'assurance intellectuelle nécessaire pour écrire <em>La Richesse des nations</em>.
Publication de La Richesse des nations
Publiée le 9 mars 1776 à Londres par William Strahan et Thomas Cadell, la première édition fut épuisée en six mois. Charles James Fox la citait au Parlement. Le Premier ministre Lord North en adopta plusieurs recommandations politiques. Smith venait d'écrire le texte fondateur de l'économie moderne — bien qu'il n'eût jamais employé ce mot. Pour lui, il s'agissait d'une branche de la philosophie morale : l'étude de la manière dont les hommes prospèrent lorsqu'on les laisse libres de poursuivre leurs propres intérêts dans un cadre de justice.
Figures marquantes
David Hume
Le grand philosophe et historien fut, durant près de trente ans, le plus cher compagnon de Smith. Ils se rencontrèrent à Édimbourg vers 1750 et nouèrent une amitié faite de rivalité intellectuelle, d'admiration réciproque et de profonde affection. Hume lut les brouillons de la <em>Théorie des sentiments moraux</em> et pressa Smith d'achever <em>La Richesse des nations</em>. Lorsque Hume se mourait en 1776, Smith lui rendit visite à Édimbourg et rédigea plus tard un récit controversé de sa mort sereine et joyeuse — controversé parce que Hume, sceptique déclaré, mourut sans consolation religieuse. Smith le qualifia de « caractère le plus proche de la perfection que j'aie jamais connu ».
François Quesnay
Médecin de Louis XV et fondateur de l'école physiocrate, Quesnay soutenait que toute richesse provenait de la production agricole et que l'industrie manufacturière était « stérile ». Smith rencontra Quesnay à Paris durant son grand tour et fut profondément impressionné par la rigueur systématique de son analyse économique — en particulier le <em>Tableau économique</em>, modèle pionnier de la circulation des richesses au sein d'une économie. Smith confia plus tard qu'il aurait dédié <em>La Richesse des nations</em> à Quesnay si le Français n'était mort avant sa publication. Mais Smith rejetait la thèse centrale des physiocrates : c'était le travail, non la terre, qui constituait la véritable source de la richesse.
L'héritage de Adam Smith
Adam Smith ne se considéra jamais comme un économiste. Le mot n'existait pas de son vivant. C'était un philosophe moral, convaincu que comprendre la nature humaine — nos sympathies, notre intérêt propre, notre instinct de l'échange — était la clé pour comprendre comment les sociétés prospèrent. Théorie des sentiments moraux demandait comment nous jugeons le bien du mal. La Richesse des nations demandait comment nous créons la prospérité. Ensemble, ces deux œuvres forment une vision unifiée de la vie humaine en société.
Smith mourut à Édimbourg le 17 juillet 1790. Il ordonna que la plupart de ses manuscrits inédits fussent brûlés. Ce qui survécut — deux livres et une poignée d'essais — suffit à transformer le monde. Tout débat sur le libre-échange, la fiscalité, la régulation et le rôle légitime de l'État commence là où Smith commença : par ce constat que des gens ordinaires, poursuivant leurs propres intérêts sur des marchés ouverts, produisent des résultats qu'aucun planificateur central ne saurait concevoir. Découvrez son histoire dans ses propres mots dans l'ePub à la première personne.
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